La parole n'est pas un cadeau qu'on sollicite.

Un article de Alexandra Giroux - Manager du Service Culture et Communication Interne chez Partenamut ??"------------------------------------------- Alexandra Giroux, Membre du Conseil d’Administration de l’ABCI et Manager de l’équipe Culture et Communication Interne, Parternamu - 30 juin 2026

Quand les outils de communication fabriquent du silence organisé

 

Les organisations prétendent souvent  vouloir écouter. Pourtant, elles multiplient parfois sans le vouloir des dispositifs qui organisent le silence. Sondages anonymes, boîtes à suggestions, sessions de "partage", boîte e-mail pour les remontées terrain, (et pourquoi pas un numéro vert tant qu’on y est)... Autant de théâtres de l'expression où personne ne monte sur scène. Une enquête de 2023 le confirme : seuls 34% des employés croient que leur entreprise agira sur leurs remontées (Source : “Employee Engagement Oase the Action Gap to Drive Business Outcomes,” par Jen Prier, Gartner white paper, 2023). Ce fossé est révélateur d’une faillite de conception.

Le problème n'est pas l'absence d'outils, mais notre vision même de la parole en entreprise. Plutôt que de la considérer comme un matériau stratégique à transformer, nous l'avons réduite à un sentiment à recueillir. La communication interne doit abandonner cette posture de réceptacle. Elle n'est pas là pour être porte-parole mais elle doit devenir porte-voix comme le dit si bien Patrice de La Broise. Non pour répéter ce qui devrait être dit, mais pour structurer ce qui doit être dit.

Alors comment passer de la gestion de la parole à une approche plus structurée et stratégique ? 

 

Pourquoi nos dispositifs produisent du silence

 

Maintenir des méthodes inefficaces ne gaspille pas seulement des ressources : cela érode activement la confiance. Pour les communicateurs internes, comprendre cette faillite systémique est la condition pour cesser d'administrer des placebos et traiter la maladie culturelle à sa racine.

 

L'anonymat ne libère pas : il institutionnalise la peur

 

Les enquêtes anonymes sont censées libérer l'honnêteté. Elles produisent pourtant parfois l'inverse. Comme le soutient Gustavo Razzetti, expert en culture d’entreprise, l'anonymat envoie un message implicite : parler ouvertement est dangereux. Loin de créer un espace de confiance, il valide une culture de la méfiance et encourage le défouloir plutôt que la co-responsabilité.

Pire : l'acte même de "donner du retour" est intrinsèquement risqué. Une méta-analyse menée par Avi Kluger révèle que dans 38% des cas, les remontées terrain (positives ou négatives) nuisent à la performance. Cet effet contre-productif survient lorsque le retour menace l'image que les individus ont d'eux-mêmes, déclenchant des réactions défensives qui bloquent tout apprentissage.

 

Quand les bonnes intentions deviennent toxiques

 

Notre approche de la sécurité psychologique est polluée par des idées reçues qui, appliquées sans discernement, produisent l'effet inverse. Gustavo Razzetti en déconstruit plusieurs :

  • Mythe : le leader doit toujours parler en dernier. L'intention est louable, laisser l'espace aux autres. Mais lorsque l'objectif est de modéliser le courage, le leader doit parfois prendre le risque de parler en premier. Un PDG américain l'a compris face au silence de son équipe : à la question "Quelle est la pire décision que vous ayez prise récemment ?", il a dû partager sa propre erreur pour signaler que la vulnérabilité était non seulement acceptée, mais attendue.
  • Mythe : viser une participation égale. Confondre participation "égale" et participation "équitable" est une erreur courante. Imposer un temps de parole identique à tous crée une pression artificielle. Cela force les introvertis au silence et coupe la parole à ceux dont les idées complexes nécessitent du temps. Une participation équitable valorise la qualité de l'apport, pas la quantité.
  • Mythe : la sécurité psychologique est la responsabilité du leader. Si le leader donne le ton, il ne peut à lui seul décréter un climat de sécurité. Il s'agit d'un effort collectif. La sécurité psychologique est une croyance commune que le groupe ne punira pas un de ses membres pour avoir pris un risque interpersonnel. Les pairs jouent un rôle crucial : si les collègues ignorent ou dénigrent les contributions, aucune initiative du leader ne pourra instaurer un climat de confiance durable.

 

Diagnostic culturel 

 

Pour comprendre l'échec de nos initiatives, le modèle d'Edgar Schein sur les trois couches de la culture organisationnelle est un outil intéressant :

  • Les artefacts : la couche visible (outils, politiques, enquêtes).
  • Les valeurs déclarées : les stratégies et philosophies affichées (missions, valeurs sur l’intranet).
  • Les hypothèses sous-jacentes : les croyances inconscientes qui dictent réellement les comportements (ce que l'on pense vraiment du pouvoir, de l'erreur, du conflit).

La plupart des campagnes de communication se concentrent exclusivement sur les artefacts sans jamais interroger les hypothèses. Si une organisation croit inconsciemment que l'erreur est un signe d'incompétence et que le désaccord menace l'autorité, aucun outil ne générera une parole honnête. C'est cette dissonance qui garantit l'échec.

Face à cette faillite systémique, améliorer les outils est vain. Il faut repenser entièrement l'ingénierie de la conversation organisationnelle.

 

De la parole redoutée à la parole performante 

 

Passer du diagnostic à la solution exige une approche systémique. La parole utile n'est pas le fruit d'un acte de courage individuel isolé, mais le produit d'un système intentionnellement conçu pour la performance collective. Dans ce système, la sécurité psychologique cesse d'être un concept abstrait pour devenir un actif stratégique mesurable.

 

La sécurité psychologique est une compétence

 

Une étude de cas de la banque suédoise SEB ("Skills Training Links Psychological Safety to Revenue Growth" par Per Hugander et Amy C. Edmondson, août 2024) démontre le retour sur investissement de cette approche. Confrontée à des blocages dans sa transformation, l'équipe de direction a suivi une formation ciblée sur les compétences pratiques de la sécurité psychologique, considérées comme une compétence qui s'entraîne.

Cette formation a été directement intégrée dans leur travail pour résoudre des problèmes complexes. Ainsi, les dirigeants ont transformé le concept en levier de performance. L’entreprise a observé une augmentation des revenus de 25% au-dessus des cibles annuelles. La sécurité psychologique, lorsqu'elle est enseignée et pratiquée comme une compétence appliquée, devient un avantage compétitif tangible.

 

Adopter la posture de l'athlète olympique

 

L'analogie suivante de Michael Gervais avec l'athlète olympique offre un cadre intéressant (Gervais, M., « How to Manage Feedback Like An Olympic Athlete », HBR, 2024 ). Pour des athlètes comme la volleyeuse Nicole Davis, les retours ne sont pas une menace pour leur identité, mais un flux constant d'informations vitales. Leur survie et leur succès dépendent de leur capacité à les transformer en performance. Voici les stratégies qu'ils emploient :

  • Construire un cercle de conseillers de confiance : les athlètes sélectionnent un petit groupe de personnes dont ils respectent le jugement et qui sont engagées dans leur réussite.
  • Distinguer l'information de l'opinion : l'information est spécifique, basée sur l'observation, et vise à aider. L'opinion reflète la perspective de celui qui l'émet. Les athlètes apprennent à écouter leur cercle de confiance et à traiter le reste comme du bruit.
  • Gérer la réponse émotionnelle : la première réaction face à une critique est parfois spontanément défensive. Les athlètes s'entraînent à séparer le signal (l'information utile) du bruit (leur réaction émotionnelle). Ils prennent un temps de pause pour analyser objectivement.
  • S'engager dans l'action : la différence entre les élites et les autres réside dans l'application rigoureuse et systématique. Ils intègrent méticuleusement les retours dans leurs routines et mesurent les progrès qui en découlent.

La mise en place d'un tel système à l'échelle d'une organisation nécessite de nouvelles règles, que la communication interne doit définir, communiquer et incarner.

 

Quel rôle pour la communication interne ?

 

Le rôle du communicateur interne a ici pour mission de concevoir des environnements et des rituels où la confrontation saine des idées n'est pas tolérée, mais systématiquement recherchée comme moteur de performance et d'innovation.

 

Concevoir les rituels de la parole utile

 

Une étude menée par Celia Moore et Kate Coombs a identifié des comportements de leadership concrets pour solliciter la critique. Le communicateur interne peut transformer ces comportements en principes de conception pour les rituels de l'entreprise :

  • Poser des questions qui invitent au désaccord : bannir les questions vagues comme "Qu'en pensez-vous ?" au profit de formulations directes qui légitiment la critique : "Qu'est-ce qui pourrait mal tourner avec cette approche ?", "Quels sont les risques que nous n'avons pas considérés ?".
  • Légitimer explicitement la critique : la réponse à une critique est déterminante. Remplacer un "Merci pour ton avis" générique par "C'est une préoccupation valide" ou "C'est un angle que je n'avais pas envisagé" signale que le désaccord est valorisé.
  • Créer une responsabilité collective : le silence ne doit plus être une option confortable. Des mécanismes comme le vote ou la demande explicite de prise de position ("Quelle option soutenez-vous, A ou B ?") forcent l'engagement et rendent chacun co-responsable de la décision finale.
  • Allouer du temps au débat : la culture de la décision précipitée est l'ennemie de la pensée critique. Inscrire formellement des temps de débat dans l'agenda garantit que l'espace pour la dissidence ne soit pas sacrifié sur l'autel de l'efficacité à court terme.

 

Ancrer une culture sans blâme

 

Une "culture sans blâme" (blameless culture) avec droit à l’essai, telle que promue par des entreprises comme Atlassian, est une manifestation concrète de la sécurité psychologique. Le principe : lorsqu'un incident survient, l'objectif n'est jamais de trouver un coupable, mais de comprendre les défaillances du système qui ont permis l'erreur.

Cette approche va à l’encontre d’un biais cognitif : l'erreur fondamentale d'attribution. Cette tendance nous pousse à attribuer les erreurs des autres à leur personnalité, tout en justifiant les nôtres par des facteurs externes. Le rôle du communicateur interne est essentiel pour aider l'organisation à surmonter ce biais. Concevoir des narratifs et des processus de post-mortem structurés qui se concentrent sur le "quoi" et le "comment" plutôt que sur le "qui", permet d’ancrer une culture où les problèmes sont des opportunités d'apprentissage collectif, non des occasions de pointer du doigt.

 

Conclusion

 

La maturité d'une organisation ne se mesure plus à sa capacité à échanger des formules polies, mais à son habileté à orchestrer et capitaliser sur la dissidence. L'obsession pour les outils nous a détournés de l'essentiel : la parole difficile, celle qui questionne, contredit et dérange, est la ressource la plus précieuse d'une entreprise qui veut s'adapter et innover.

Le rôle le plus stratégique pour la communication interne aujourd'hui est de devenir l'artisan de cette ingénierie complexe. Non plus porte-parole, mais porte-voix. Non plus le relais, mais le tissu conjonctif. C’est parce qu’elle fait de la conversation constructive le plus puissant levier de transformation de la culture et de la performance, qu’elle cesse d'être une fonction support pour devenir un actif stratégique.

 

 

Références pour aller plus loin : Bransby, D. P. et al., « Research: New Hires’ Psychological Safety Erodes Quickly » (HBR Tip) ; Burris, E. et al., « Turn Employee Feedback into Action » (HBR Tip, 2024) ; Edmondson, A. C. et Kerrissey, M. J., « What People Get Wrong About Psychological Safety » (HBR Tip, 2025) ; Gallup, (Post sur X/Twitter citant la recherche sur le feedback significatif, 2024) ; Geraghty, T., « Edgar Schein’s Three Layers of Organisational Culture » (Psychsafety.co.uk, 2023) ; Gervais, M., « How to Manage Feedback Like An Olympic Athlete » (HBR, 2024) ; Hugander, P. et Edmondson, A. C., « Skills Training Links Psychological Safety to Revenue Growth » (MIT SMR, 2024) ; Irving, T., « How to cultivate a blameless culture » (Atlassian Work Life, 2024) ; Itzchakov, G. et Kluger, A. N., « The Power of Listening in Helping People Change » (HBR, 2018) ; Moore, C. et Coombs, K., « Five Ways Leaders Can Get People to Speak Up » (MIT SMR, 2024) ; Pacheco, R., « Why Feedback Can Make Work More Meaningful » (HBR Tip, 2025) ; Prier, J., « Employee Engagement Oase rhe Action Gap to Drive Business Outcomes » (Gartner, 2023) ; Razzetti, G., « 5 Myths About Psychological Safety That Hinder Your Team's Growth » (Fearless Culture, 2024) ; Reitz, M. et Edmondson, A. C., « When a Team Member Speaks Up—and It Doesn’t Go Well » (HBR Tip) ; Taylor, K., « What does psychological safety mean, anyway? » (Atlassian Work Life) ; Vamos, S., « 5 Mistakes Managers Make When Giving Negative Feedback » (HBR, 2025) ; Wetzler, J., « How to Recognize ‘Hidden Feedback’ » (HBR Tip, 2025).

 

 

Participer à la discussion

Vous souhaitez être tenu au courant des prochaines publications ?