IA et communication interne : autopsie d'une productivité fantôme ?

Un article de Alexandra Giroux - Membre du Conseil d’Administration de l’ABCI et Manager de l’équipe Culture et Communication Interne, Parternamut - 18 mai 2026

Malgré une adoption massive des outils d’intelligence artificielle, 95% des organisations ne constatent aucun retour sur investissement mesurable. Ce paradoxe révèle une nouvelle forme d’inefficacité : le "workslop", ce contenu d'apparence soignée mais vide de sens, qui déplace la charge cognitive du créateur vers le destinataire et érode la confiance. Pour la communication interne, l'enjeu devient donc d’accompagner le passage d'une adoption anarchique et coûteuse à une augmentation de valeur réelle, pour l'entreprise comme pour ses collaborateurs.

 

Le mirage de l'automatisation : quand l'IA produit du vide

L’adoption actuelle de l’IA en entreprise s’apparente parfois à un "Far-West", pour reprendre l’expression de François Pichault. Cette phase est marquée par une appropriation massive mais désordonnée, où 78% des utilisateurs amènent leurs propres outils au travail, un phénomène de "Shadow AI" connu sous l'acronyme BYOAI (Bring Your Own AI). Loin de générer des gains de productivité clairs, cette généralisation non maîtrisée est le terreau d’une nouvelle forme d’inefficacité qui porte un nom : le "workslop".

Le terme "workslop" désigne un contenu généré par l'IA qui a l'apparence du travail bien fait (bien formaté, structuré, éloquent) mais qui manque cruellement de substance, de contexte ou de complétude. Son effet le plus pernicieux n’est pas de simplement produire un travail de piètre qualité ; il utilise la machine pour transférer la charge cognitive sur un autre être humain. Le "workslop" ne supprime pas l'effort, il le déplace. Ce dernier doit alors décoder, corriger, interpréter, voire refaire entièrement le travail.

L'étude menée par BetterUp Labs et l'Université de Stanford quantifie l'impact de ce phénomène, et les chiffres sont éloquents :

  • Prévalence : 40% des employés déclarent avoir reçu du "workslop" au cours du dernier mois.
  • Coût en temps : chaque incident coûte en moyenne une heure et 56 minutes de retravail, ce qui représente une perte de productivité considérable.
  • Coût interpersonnel : environ la moitié des sondés perçoivent les collègues qui envoient du "workslop" comme moins créatifs, capables et fiables, érodant ainsi la collaboration et la confiance.

La racine de ce problème est notamment technologique. Les IA génératives ne sont pas des oracles, mais des outils probabilistes. Comme le souligne Albin Wantier, l'IA n'est pas un "moteur de recherche" mais un "moteur de probabilité" qui se contente de prédire la suite la plus plausible d'une phrase. Cette nature probabiliste, couplée à un taux d'hallucination moyen de 30% selon OpenAI, est la source directe du "workslop" : la machine produit un contenu qui ressemble à une réponse correcte, mais qui transfère la charge de la vérification et du sens à l'humain. Cette crise de la qualité, couplée à une productivité en trompe-l'œil, nous somme de redéfinir en profondeur le rôle de l'humain face à la machine : non plus comme un simple utilisateur, mais comme le garant ultime du sens.

 

Repenser le duo : l'humain, garant du sens et de la stratégie

Le mythe du remplacement de l'humain par l'IA est tenace, mais il masque le véritable enjeu : celui de l'augmentation. L'IA n'est pas un substitut au jugement, mais un multiplicateur de potentiel. Pour imaginer cette nouvelle collaboration, il est essentiel de comprendre les limites fondamentales de la machine et la valeur ajoutée irréductible de l'humain.

L'IA est un outil, pas une intelligence. Comme le résume avec force Luc Julia : "L'IA n'est absolument pas créative. Elle génère." Elle excelle dans l'analyse de données et l'automatisation de tâches répétitives, mais reste incapable de véritable compréhension ou intention. Luc de Brabandere le formule sans détour : "On n’échange pas plus avec un ordinateur qu’avec un grille-pain." Sa puissance réside dans sa capacité à traiter massivement des informations préexistantes, pas à créer du sens.

En miroir, la nouvelle proposition de valeur de l'humain se précise, notamment pour les métiers de la communication et des ressources humaines. La valeur ajoutée se déplace vers des compétences que la machine ne peut simuler : “l’analyse du contexte”, "l'accompagnement au changement", la "créativité dans la résolution de conflits", et la "préservation du sens et de la culture d'entreprise". La mission de l'humain est de se consacrer à ce qui est "relationnel, sensible et stratégique", là où l'empathie, l'intuition et l'éthique priment.

Cette redéfinition du rôle humain n'est cependant pas sans risques. Le glissement du statut d'auteur à celui de simple contrôleur des productions de l'IA est lourd de menaces : surcharge cognitive, "intensification du travail déguisée", "surcontrôle managérial" et "régression de l'intelligence collective". Cette "individualisation du travail" où chacun dialogue avec sa machine atrophie la coopération, tandis que la délégation systématique peut entraîner un "désapprentissage latent". Enfin, une fracture numérique s'installe, menant à la "stigmatisation des “résistants” et au déclassement professionnel de ceux qui peinent à suivre.

Le rôle de la communication interne est d’accompagner une complémentarité exigeante, en rappelant sans cesse que l'humain n'est pas le superviseur de la machine, mais le gardien de l'intention.

 

Quel mandat pour la communication interne ?

Face à l'infusion désordonnée de l'IA dans les pratiques professionnelles et avec l'entrée en vigueur progressive de l'AI Act européen, l'heure n'est plus à l'expérimentation sauvage. L'ère de l'amateurisme est close. La communication interne, en tandem avec les RH et l’IT, devient un acteur central de la gouvernance, chargée de transformer cette anarchie en un cadre d'usages maîtrisés, responsables et créateurs de valeur.

Cadrer. L'urgence absolue est de se doter d'une charte d'usage de l'IA. Son absence constitue un vide stratégique, éthique et opérationnel qui expose l'organisation à des risques juridiques et réputationnels majeurs. Plus qu'un simple document, une charte est un dispositif qui active la gouvernance, la formation et la sensibilisation. Elle doit clarifier les usages autorisés et proscrits, les règles de confidentialité et de propriété intellectuelle, et rappeler un principe non négociable : l'humain doit rester "pleinement responsable du résultat final".

Former. La mission de formation dépasse largement la simple maîtrise du "prompt". Il s'agit de développer une véritable "littératie IA" et de cultiver un esprit critique aiguisé chez chaque collaborateur. L'objectif est de passer d'une utilisation subie à un usage raisonné. Le modèle pédagogique R.A.D.A.R abordé dans un précédent atelier ABCI offre un cadre pertinent pour installer ces nouveaux réflexes : Réfléchir au sens avant la question du prompt, Accepter les limites de l'outil (erreurs, biais), Détecter les résultats aberrants, Adapter le contenu généré qui n'est qu'une base, et Responsabiliser l'utilisateur qui assume la pleine responsabilité du livrable.

Piloter. La communication interne a un rôle de premier plan à jouer dans la lutte contre le "workslop". Cela passe par l'établissement de normes de qualité claires pour les contenus, qu'ils soient assistés ou non par l'IA. Il est essentiel de promouvoir l'IA comme un outil d'augmentation pour des objectifs précis, non une échappatoire à la réflexion. Le mantra doit être clair et partagé par tous : "augmentation, not replacement" Il s'agit de piloter une culture de l'exigence où l'IA sert l'intelligence humaine, et non l'inverse.

 

La valeur de l’intelligence artificielle ne viendra pas de l'enthousiasme technique, mais d'une gouvernance intelligente et d'une culture de l'exigence. Face à l'abondance de contenu généré et à la multiplication des "workslops", le doute et l'esprit critique ne sont plus des options, mais des compétences stratégiques fondamentales. Luc Julia évoque la possibilité d'un nouveau "siècle des Lumières" où, face à la profusion d'informations plausibles mais potentiellement fausses, nous serions contraints de réapprendre à douter et à penser par nous-mêmes. Le rôle de la communication interne est précisément de cultiver ce terreau, de faire de la lucidité et de la responsabilité les véritables piliers de la transformation numérique.

 

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Image : Rembrandt, The Anatomy Lesson of Dr Nicolaes Tulp

 

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Pour approfondir les réflexions sur l'Intelligence Artificielle et ses implications :

 

Du MIT Sloan Management Review: "Analytical AI: A Better Way to Identify the Right AI Projects" par Pedro Amorim, Teresa Bianchi de Aguiar, Luís Guimarães, Bernardo Almada-Lobo, et Bruno Teixeira ; "A Practical Guide to Gaining Value From LLMs" et "How LLMs Work: Top 10 Executive-Level Questions" par Rama Ramakrishnan ; "When to Use GenAI Versus Predictive AI" également par Rama Ramakrishnan ; l'article sur la dette technique, "How to Manage Tech Debt in the AI Era" par Koenraad Schelfaut et Prashant P. Shukla ; l'article d'Accenture, "Generate Value From GenAI With ‘Small t’ Transformations" par Melissa Webster et George Westerman ; ainsi que "Philosophy Eats AI" par Michael Schrage et David Kiron ; et "Turbocharging Organizational Learning With GenAI" par Paul Baier et John J. Sviokla.

 

Sur les coûts cachés et la productivité, l'article "AI-Generated “Workslop” Is Destroying Productivity" de Kate Niederhoffer, Gabriella Rosen Kellerman, Angela Lee, Alex Liebscher, Kristina Rapuano et Jeffrey T. Hancock apporte des éléments clés. 

 

En matière d'éthique, de communication et de droit, les travaux du philosophe d'entreprise Luc de Brabandere sont pertinents (notamment son ouvrage Petite philosophie des algorithmes sournois et son article "L'intelligence ne peut être artificielle"), ainsi que la Masterclass AI de l’ABCI dont vous retrouverez les compte rendus sur le site.

 

 

 

 

 

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